Covid 19 – Science dans l’arène de l’opinion publique (2022)

(Reprise d’un article paru dans la revue « Place Publique » N°82, printemps 2022.

Le procès de Galilée au XXème siècle ?

Depuis le début de la pandémie de la COVID 19, les journaux, les chaînes d’information continue et les réseaux sociaux se font l’écho des querelles entre scientifiques ; des professeurs bardés de titres, en blouse blanche adossés à leurs paillasses, affirment des vérités premières qui seront démenties par d’autres ou par eux-mêmes le lendemain, se balancent des accusations mutuelles d’incompétence ou de conflits d’intérêt. Le public est le témoin éberlué de cet étalage ; certains sont perturbés, car cela écorne leur perception des savants médecins comme des saints laïcs tout dévoués au bien de l’humanité. Pour d’autres, cela confirme leur vision d’un système pourri dont les scientifiques sont les acteurs ou les jouets.

Le doute, la polémique font partie de la démarche scientifique

Procès et polémiques jalonnent l’histoire des Sciences : notre « saint laïc » Louis Pasteur savait polémiquer, se contredire, voire s’approprier les résultats de chercheurs plus obscurs que lui. Douter de ses observations, remettre en question les résultats des autres font partie des conditions pour faire progresser les connaissances.

Qu’un spécialiste des maladies infectieuses préconise un antiviral qu’il connait bien est légitime, s’il accepte que ses observations soient passées à l’examen critique de ses collègues, en particulier des spécialistes des vaccins, qui eux pensent que les vaccins sont la solution. La sagesse populaire dit bien que « quelqu’un qui n’a qu’un marteau comme outil ne voit que des problèmes de clous » !

Mais alors qui est le juge de paix ? Le temps, l’accumulation des observations et l’analyse critique de la communauté scientifique. Or le temps, c’est ce qui manque le plus en période de pandémie.

La démarche chaotique vers la « vérité » scientifique 

Une « vérité » scientifique est établie lorsqu’elle rend compte d’un éventail d’observations et que cela fait consensus dans la communauté scientifique. Elle résulte d’une démarche complexe qui s’apparente à celle d’une colonie de fourmis cherchant ses sources d’alimentation :

  • D’abord, exploration désordonnée dans toutes les directions
  • Puis, échange d’information pour déterminer les voies plus prometteuses
  • Enfin, établissement progressif d’un consensus sur la meilleure solution

Une fois établi, le caractère pandémique de la COVID 19 a provoqué une mobilisation sans précédent des chercheurs et des laboratoires de tous horizons. Le travail de fourmis de ces milliers de chercheurs se traduit par une profusion inouïe de travaux rendus publics (actuellement, environ 200 par semaine sur la COVID 19).  

Comment déterminer ceux qui sont les plus fondés scientifiquement et les plus prometteurs ? Le filtre habituel est l’examen critique par les pairs, qui analysent les méthodes, valident les résultats et conclusions, avant publication dans une revue professionnelle, sous la responsabilité d’un comité éditorial.  Ces filtres sont actuellement débordés et sous la pression des politiques et du public avides de certitudes ; ils laissent passer, même dans les revues les plus sérieuses, des articles douteux (voir aparté « la cueillette des cerises »).

Par ailleurs, fleurissent des revues dites prédatrices, au titre ronflant et proche de celui d’une revue réputée, qui publient tout ce que vous voulez moyennant finance. Ci-contre un article fameux, volontairement caricatural, signé en particulier par le chien du président Macron, accepté pour publication dans une revue prédatrice.

Un nombre significatif d’articles sont donc rétractés après publication ; un site (retractionwatch.com) en recense plus de 200 sur la COVID 19 (début 2022) : combien sont-ils toujours utilisés comme arguments dans les débats publics ?  La rétractation est une arme à double tranchant, elle attire l’attention sur un travail qui serait peut-être passé inaperçu (effet Barbara Streisand) ; elle renforce l’opinion des sceptiques : « si le papier est retiré, c’est qu’il disait la vérité et gênait les intérêts des grands groupes pharmaceutiques ».

Dans ce contexte confus, et en un temps record si l’on fait le parallèle avec l’histoire du Sida, des vérités se dégagent quand même sur la Covid 19 : le code génétique du virus et ses modes d’action dans les cellules sont avérés ; le consensus se construit sur l’efficacité des vaccins. En revanche, il n’y a pas consensus (début 2022) sur l’origine du virus et sur les traitements les plus efficaces pour traiter la maladie.

Aparté – La cueillette des cerises

« En rhétorique ou dans toute forme d’argumentation, le cherry picking (litt. « cueillette de cerises ») est la mise en avant des faits ou données qui donnent du crédit à son opinion en passant sous silence tous les cas qui la contredisent. Ce procédé trompeur, pas nécessairement intentionnel, est un exemple typique de biais de confirmation » (Wikipédia). Dans l’avalanche de publications, il est toujours possible de trouver la publication (la cerise) qui confirmera votre opinion, même la plus extravagante. Sur un plateau télé, il est classique d’entendre « ce n’est pas moi qui le dis, mais un éminent (toujours éminent !) scientifique australien, chinois, tchèque ou marseillais (rayer la mention inutile !), qui l’a publié dans une revue internationale (toujours internationale) ! ».

Une belle cerise

Il est possible par exemple, d’affirmer : Une équipe internationale a publié dans un journal international une étude prouvant que la technologie 5G pouvait induire le coronavirus dans les cellules de la peau («5G Technology and induction of coronavirus in skin cells », M.Fioranelli et al. J. Biol. Regul. Homeosts Agents, 34 (4), Juillet 2020). Mais l’article a été rétracté piteusement, au motif que le comité éditorial était débordé. Cette référence convaincra surtout ceux qui font coller leurs clés sur leur front, après avoir été vaccinés. Un autre exemple (voir figure) est un article volontairement caricatural, signé en particulier par le chien du président de la République,  accepté pour publication dans une de ces revues prédatrices.

Une cerise d’un autre genre

Le phénomène n’atteint pas que les revues prédatrices. La revue « Lancet », souvent qualifiée de prestigieuse, a publié un article tendant à prouver que l’hydroxychloroquine, promue notamment par le Pr. Raoult, était inefficace, voire dangereuse pour les patients. Cet article a été rétracté : la base de données ayant servi à l’étude étant d’origine très douteuse et biaisée statistiquement. Dans les mois qui ont suivi, plus de 50% des articles publiés citaient ce travail sans signaler qu’il était rétracté (source Science, 371, Janvier 2021). D’autres articles plus fondés allaient suivre et aboutir aux mêmes conclusions.

Une cerise gâtée pollue la récolte

Une « cerise gâtée » polluera le débat pour longtemps. Un article sur le lien entre l’autisme et la vaccination (RRO) publié dans la revue « Lancet » en 1998, a été rétracté en 2004, en raison de biais méthodologiques majeurs et de conflit d’intérêt de l’auteur principal (A Wakefield) ; 10 des 13 co-auteurs se sont rétractés sur les conclusions de l’étude. A. Wakefield a été radié de l’ordre des médecins britanniques. Plus de 20 après, cette étude est toujours la base d’un mouvement puissant antivaccin.

Le consensus – le talon d’Achille de la recherche scientifique

La reproductibilité des résultats est la clé de la construction du consensus. Est-ce que ce médicament, ce vaccin ont bien les effets bénéfiques et les effets secondaires annoncés par leurs promoteurs ? Ce sera une « vérité » si d’autres équipes font l’analyse critique des protocoles et concluent à leur validité, et reproduisent les résultats dans des conditions similaires.

C’est le stade le plus critique de la démarche, où se disputent les « nuages de fumée » des promoteurs qui protègent ou cachent leurs méthodes, les critiques malveillantes des équipes concurrentes, les intérêts financiers ou politiques. Le cas des « Tobacco papers » a été bien documenté après révélation des archives des industriels du tabac, qui démontrent que pour entretenir le doute sur le caractère cancérigène de la cigarette, ils ont financé des études douteuses induisant le contraire et sapé la réputation de leurs adversaires scientifiques.

En physique, le consensus sur la détection des ondes gravitationnelles a été acquis en quelques semaines, car 2 équipements (aux USA et en Italie), conduits par des équipes indépendantes, ont fait au même moment les mêmes observations.

Pourquoi est-ce si compliqué pour la lutte contre la COVID ? La recherche médicale, et surtout clinique (celle qui étudie les effets sur les malades) pose des problèmes spécifiques.

La recherche médicale est-elle une science exacte ?

Un scientifique connu (Donald Trump) a soutenu que l’eau de Javel combat efficacement le virus de la COVID. C’est un fait avéré en laboratoire ; en revanche il a été peu suivi sur l’idée d’en faire boire aux malades. C’est toute la différence entre la recherche médicale in vitro et celle in vivo : la recherche en laboratoire sur des milieux artificiels et la recherche faite sur les êtres vivants et à fortiori sur les humains.

Comme le démontre le consensus rapide obtenu pour le décodage des gènes du virus ; cette recherche in vitro donne peu lieu à polémique : des équipes dotées des équipements nécessaires trouveront le même résultat : c’est un fait scientifique reproductible, une « vérité ».

Etablir la vérité sur l’efficacité de tel ou tel vaccin ou traitement est une autre affaire : la non-reproductibilité des résultats de recherche clinique est un enjeu formidable, dont les acteurs sont conscients, mais qui transparait peu dans le public. Car la caractéristique du vivant est sa grande variabilité : tout résultat obtenu sur un échantillon de X personnes ne sera pas exactement semblable à celui d’une étude sur un autre échantillon. Sans compter les biais statistiques cachés et les confusions entre corrélations et liens de causalité (voir aparté sur « vin et santé »).

Aparté –  Boire un verre de vin à chaque repas est bon pour la santé ?

« C’est bon pour la santé -notamment pour le cœur », concluaient plusieurs publications scientifiques : les unes -in vitro- basées sur la présence de polyphénols dans le vin, les autres « in vivo » sur le suivi statistique d’un échantillon de population. « L’alcool est mauvais pour la santé dès le premier verre » affirme une autre étude internationale de grande ampleur (Lancet, 2018). Cet exemple, qui peut paraitre anecdotique, est exemplaire des difficultés de la communication scientifique médicale : publications contradictoires, suspicion de conflits d’intérêt, impacts potentiellement importants sur l’économie et la santé.

Pour le rôle du vin dans la santé, cité ci-dessus, l’étude statistique positive a compté parmi les abstinents absolus (0 verre) ceux pour qui l’alcool est interdit (les déjà malades et les anciens alcooliques) ; il n’est pas étonnant que leur état de santé soit moins bon que celui des buveurs (très) modérés. L’effet disparait si on les sort de l’échantillon.

Donc la « vérité » semble être du côté de l’étude du « Lancet », mais reste à déterminer la part de la causalité dans la corrélation.

L’impact sur l’opinion publique

Comme le confirme les récents sondages (enquête IPSOS-CEVIPOF), l’opinion favorable sur la Science et la recherche scientifique -déjà à un très haut niveau- en sort plutôt confortée. Comment ne pas être impressionné par la découverte d’un virus et la délivrance de vaccins à des milliards d’humains dans un délai de 2 ans ?

Mais cet avis positif est ambivalent : 86 % des sondés sont d’accord avec l’affirmation « Les chercheurs sont des gens dévoués qui travaillent pour le bien de l’humanité », mais 73 % sont d’accord avec « Les chercheurs servent trop souvent les intérêts de l’industrie, notamment pharmaceutique ».

Le public se leurre-t-il sur la capacité de la recherche à résoudre les problèmes de la société ? Si l’on considère les grands projets comme « Manhattan » (construction de la première bombe atomique) ou « Apollo » (un homme sur la Lune), il suffirait de mobiliser des moyens humains et financiers pour réussir. D’ailleurs certains concluent que si on ne « trouve » pas, c’est que l’on ne « veut » pas (on n’y met pas les moyens) ou que l’on nous cache les résultats (ils lèseraient des intérêts politiques et/ou financiers puissants).

Pas si simple. Depuis 50 ans on consacre des moyens gigantesques pour la recherche sur le cancer, avec comme résultat … un meilleur taux de guérison. Il y a des projets qui sont plus techniques que scientifiques (comme Apollo) : il s’agit de mettre en œuvre des savoirs déjà existants. La recherche sur la COVID 19 a bénéficié d’années de progrès sur le génie génétique et de la mise au point de vaccins ou de sérums tests pour des maladies moins symptomatiques (ou ne concernant pas les pays riches !). Le cancer pose des problèmes scientifiques fondamentaux non résolus à ce jour.

Les grands perdants sont les « experts » scientifiques, tant dans les débats actuels, il est difficile de faire la part dans leurs affirmations entre les faits avérés et les opinions personnelles. La notion de gouvernement par les experts, avancée par certains pour gérer les problèmes de nos sociétés, est mise en cause : le traitement de la COVID a démontré que les experts ne peuvent (ne devraient) parler que dans leurs domaines de compétence, alors que les problèmes de nos sociétés comme une pandémie, sont par nature complexes et multifactoriels. Les arbitrages entre les expertises médicales, économiques, sociétales, psychologiques … ne peuvent être faits que par des politiques, sous le contrôle démocratique.

La crise de la COVID 19 a renforcé une forme de relativisme dans une part de la population, minoritaire mais très présente dans les médias : « les affirmations des scientifiques ne sont que des opinions parmi d’autres » ; ils sont complices ou acteurs d’un « système » qui cache la vérité au peuple et veut l’asservir. Pour eux, l’avis tranché d’un naturopathe autoproclamé a plus de valeur que celui d’un spécialiste s’appuyant sur les travaux d’une communauté de chercheurs.

Comme le note le philosophe Jean-Jacques Rosat, il ne s’agit pas en démocratie d’interdire l’expression de telle ou telle opinion : « le droit égal de chacun à défendre A ou B (est la) norme fondatrice du débat scientifique comme du débat démocratique, (il n’implique pas) l’égale validité d’A et de B ».

Faut-il regretter l’ère du positivisme où la Science était considérée comme un absolu, source de Progrès infini pour l’humanité ? Certainement pas, la Science connait davantage ses limites et sait le caractère ambivalent de ses retombées sur le quotidien de tous. « Mais faut-il considérer qu’il n’existerait que des raisons, celles de chacun, et (qu’) il serait autoritaire de se réclamer de la raison commune et universelle ? ».

Si la Science est faillible et peut décevoir les attentes, faut-il faire le pari de l’illettrisme scientifique, voire celui de l’Ignorance ?

Bernard Remaud 15 février 2022- 21 octobre 2022

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