Intégrité scientifique

Depuis quelques années un mouvement mondial s’organise pour promouvoir l’intégrité dans la recherche scientifique.

Une réunion de 51 pays à Singapour en 2010 a abouti à la publication d’une déclaration sur l’intégrité de la recherche ». Cette déclaration « vise à inciter les gouvernements, les organisations et les chercheurs à élaborer des normes, des codes et des politiques plus complets pour promouvoir l’intégrité de la recherche à l’échelle locale et mondiale ». En Europe a été publié en 2015 « The European Code of Conduct for Research Intregrity » qui promeut les bonnes pratiques en matière de recherche, mais aussi recense les manquements possibles à l’intégrité.

Une telle convergence mondiale interroge ? La fraude scientifique se généraliserait-elle ; les chercheurs seraient-ils moins rigoureux dans leurs démarches ?

Les fraudes scientifiques dans le passé

La fraude, le plagiat, ne sont pas des inventions modernes (voir « la petite Histoire des grandes impostures scientifiques » de G Harpoutian). Ce sont des pratiques inhérentes à la nature humaine ; la conviction de la justesse de ses intuitions, la soif de reconnaissance, l’appétit pour les honneurs et les postes (surtout, car l’argent intervient surtout à l’époque moderne) ont toujours conduit des scientifiques à des comportements condamnables.

La liste est longue : quelques exemples. Mendel, dans l’élaboration des lois de la génétique, à partir de la reproduction des petits pois, a sciemment éliminé des échantillons qui cadraient mal avec sa théorie (qui elle s’est avérée juste). Pasteur, l’icône française de la recherche au service de l’humanité, ne s’est pas privé de piller les travaux de confrères, « Pasteur donne parfois l’impression de se contenter de vérifier les résultats décrits par d’autres, puis de se les approprier » (P. Debré, biographe de Pasteur). Il s’agit là de manquements qui n’ont pas nui à la qualité de la recherche et de ses résultats.

Quelques figures emblématiques de la recherche ... Toujours intègres ?

Qui est convaincu de la justesse de ses intuitions. Qui a soif de reconnaissance, d’honneurs et de postes ?

NB Il n’y a pas d’intrus

Certaines fraudes ont eu des impacts économiques ou sociétaux considérables. L’exemple de Lyssenko est caricatural. A partir de 1930, avec ses théories fumeuses et ses expériences faussées en agronomie, il a engagé l’agriculture soviétique sous Staline, dans des méthodes désastreuses (et criminelles vu leur impact sur l’alimentation de la population). Plus récemment (2014), une chercheuse japonaise Haruko Obokata a été convaincue d’avoir délibérément fabriqué les données pour la création de cellules pluripotentes, qui aurait révolutionné nombre de protocoles médicaux.

Les motivations de la Fraude

Dans ces exemples, on retrouve les sources classiques de méconduites scientifiques : le moine Mandel, perdu dans son monastère, convaincu de la justesse de sa théorie, a un peu anticipé sur les résultats des protocoles longs et fastidieux de croisement des petits pois. Le tempérament plutôt vaniteux de Pasteur l’a poussé à acquérir, puis défendre son prestige par des moyens douteux. Lyssenko, dont la liste de postes et d’honneurs est aussi longue que le nombre de médailles d’un maréchal soviétique, s’est glissé dans la politique de Staline pour promouvoir une « biologie prolétarienne ». La jeune chercheuse japonaise est plus représentative de l’ère moderne, où la soif de reconnaissance se couple avec des enjeux financiers considérables.

La recherche scientifique aujourd’hui

Les chercheurs du XXIème siècle n’ont rien à envier aux chercheurs du passé en termes de qualités morales (ou de défauts) ; mais le contexte de la recherche a considérablement évolué.

Selon l’Unesco, 7,8 millions de personnes étaient employées à temps plein dans des activités de recherche en 2013 ; en 2014, le nombre d’articles scientifiques inclus dans l’index de citations scientifiques de Thomson Reuters (articles soumis à un comité de lecture avant publication) est de 1 270 425. L’augmentation de la fraude scientifique est d’abord mécaniquement liée à la croissance exponentielle des activités de recherche.

Publish or perish (ou les dérives de la bibliométrie)

« Publish or perish »[1] est plus que jamais le mantra du chercheur moderne. Les chercheurs individuellement et les équipes de recherche sont soumis en permanence à des évaluations, qui conditionnent leur carrière personnelle et l’accès aux crédits et aux équipements. Les nouvelles technologies de l’information ont renforcé cette pression ; d’une part en facilitant la publication, de la conception à sa parution, le document est traité informatiquement, en grande partie par le chercheur lui-même ; la version papier n’apparait qu’en bout de chaîne … et est en voie de disparition.  D’autre part, la digitalisation des publications scientifiques permet d’automatiser leur indexation, la mesure de leur taux de citation, les liens avec autres publications, etc.

De gigantesques bases de données mondiales (3 principales en fait, toutes anglo-saxonnes) recensent toutes les publications et fournissent aux chercheurs et aux laboratoires des indices composites permettant de mesurer et de qualifier (?) le niveau de leurs publications. Les revues scientifiques sont elles-mêmes qualifiées par leur facteur d’impact.

Si ces méthodes bibliométriques permettent de détecter les chercheurs ou équipes peu productifs, elles sont peu sensibles à la qualité des publications, notamment celles qui ont une durée de vie longue. Est-ce que Einstein aurait un bon h-index ? Un article co-signé par lui (EPR) en 1935, est resté relativement ignoré pendant 25 ans, avant de devenir l’un des plus cités dans l’histoire de la physique ; il serait passé entre les mailles des filets bibliométriques.

En revanche, on peut repérer des auteurs chevronnés (souvent responsables d’équipe de recherche), co-signant une centaine ou plus de publications par an (« Un chercheur est sur le déclin quand il a le temps de lire les articles dont il est l’auteur » Fluide glacial, Mars 2011, N° spécial sur la Science) ; inversement, un récent papier sur la découverte du Boson de Higgs au CERN a plus de 5 000 auteurs…

Les dérives de la bibliométrie

Les dérives de la bibliométrie sont bien documentées et peuvent conduire des chercheurs à flirter avec les limites de l’intégrité ; du véniel au plus grave dans la liste des « péchés » :

  • « Saucissonnage » de la publication du travail en plusieurs publications
  • Auto-plagiat : reprendre une partie de ses propres travaux antérieurs sans le signaler
  • Plagiat : utiliser des résultats d’autres publications sans les citer
  • Ne pas citer les travaux des concurrents (pour ne pas améliorer leur index)
  • Plus généralement, incitation à publier des résultats préliminaires et insuffisamment étayés.

Le nombre d’articles rétractés après publication s’accroît considérablement : en valeur absolue, un auteur (Fang 2012) en a relevé environ 460 pour des cas de fraude, 180 pour des erreurs, 150 pour plagiat et 200 pour duplication ; en valeur relative entre 1995 et 2015, le pourcentage de retraits pour fraude a doublé.  Cela représente une infime partie des articles publiés ; est-ce la partie émergée de l’iceberg des cas non détectés ? Cette évolution résulte aussi d’une vigilance accrue des éditeurs et de l’action de groupes indépendants de chercheurs (par exemple, www.retractionwatch.com).

Et l’argent dans tout cela !

Les tensions et tentations des chercheurs vis-à-vis de l’intégrité scientifique résultent aussi de l’explosion du coût des équipements et du personnel nécessaires pour rester compétitif. La plupart des financements résultent de contrats avec des organismes publics (nationaux et européens) ou privés. Un contrat – même limité à l’obligation de moyens et non de résultats- oblige vis-à-vis du financeur.

Quelle allégorie pour la Science moderne ?

La capacité d’une équipe à obtenir de nouveaux financements est souvent gagée sur sa « réussite » dans les projets antérieurs en termes de publications, d’exposés dans les conférences internationales, de brevets ou de licences.

La recherche de financements peut être source de conflits d’intérêts. Elle peut mettre les chercheurs dans une situation où leur liberté intellectuelle. Leur jugement scientifique ou la conduite de leurs recherches peuvent être indûment influencés par la nécessité de ne pas mettre en danger les ressources de leur laboratoire, très exceptionnellement leurs propres ressources.

La mise en œuvre de l’intégrité scientifique est bien une nécessité

Le vaste mouvement mondial évoqué ici, vers une plus grande conscience et mise en œuvre de l’intégrité scientifique, correspond bien à une nécessité. Vu la place qu’occupe la recherche scientifique dans le monde moderne et son impact considérable sur l’économie et la société. Sans stigmatiser les jeunes doctorants ou chercheurs, des actions de sensibilisation doivent les viser en premier, car ils ont en main l’avenir de la Science. Mais aussi parce que enfants de l’ère numérique, ils ont parfois acquis une perception toute relative des droits de la propriété intellectuelle dans leur recherche d’informations sur le Web ou le téléchargement de musique et de films.


Ce thème a fait l’objet d’un article dans le N° 69 de la revue Place Publique

[1] “Tu publies ou tu meurs »


Science et opinion – les enjeux

La position de l’opinion publique vis-à-vis de la Science est devenu un enjeu majeur des débats de société actuels.

Au XXIème siècle, l’opinion publique, créée ou relayée par les réseaux sociaux, établit ou défait les réputations. Elle influe sur les orientations politiques et peut se matérialiser par des mouvements de foule de grande ampleur.

Avant le XXème siècle

Jusqu’au XIXème siècle, la Science était une affaire de spécialistes qui n’intéressait qu’une petite minorité, même si la rédaction de l’Encyclopédie par Diderot, d’Alembert et autres fut un premier effort de « vulgarisation ». La célèbre citation « La République n’a pas de besoin de savants » qui « justifiait » le passage à la guillotine de Lavoisier en 1793, est sans doute apocryphe, mais pourrait illustrer le manque de considération pour la science de la société d’alors . La révolution française a toutefois promu des aventures scientifiques comme la mise en place du système métrique décimal ou poursuivi le financement de la mesure (du quart) du méridien terrestre pour fixer la longueur du mètre.

Au XIXème siècle, est apparue une forme de professionalisation de la recherche scientifique, par exemple, la création de postes de professeurs-chercheurs dans les Ecoles françaises comme Polytechnique ou le développement des universités allemandes -comme l’Université de Berlin, formatée par von Humboldt- et qui allait devenir le modèle des universités dédiées à la recherche.

L’évolution de la Science et de la technologie

La fin du XIXème siècle et le début du XXème ont vu les campagnes se couvrir de voies ferrées, les villes d’abord puis les villages s’électrifier, les usines se multiplier et embauchant des milliers (millions) d’anciens campagnards, les premiers avions voler… Révolution inouïe qui prend sa source directement dans les découvertes de l’électricité et du magnétisme, de la puissance motrice de la vapeur puis du moteur à explosion… et qui a démontré l’impact rapide et majeur de la Science sur l’économie et la société.  Aux Etats-Unis, Edison fut le premier à « industrialiser » le processus qui conduit des recherches scientifiques fondamentales aux applications technologiques. En schématisant, la Science apparaissait comme source du Progrès auprès de l’opinion, avec des images de savants entièrement dévoués au bien de l’humanité, tels Pasteur ou Marie Curie.

La rupture du XXème siècle

Les chimistes de la première Guerre mondiale allait ternir cette image avec les gaz de combat. La révolution technologique du début du siècle et la première guerre mondiale ont convaincu les politiques que la Science et ses applications étaient des affaires trop sérieuses pour les laisser aux seules mains des scientifiques. On commence à allouer des budgets publics, souvent sous couvert du budget de la Défense Nationale ; signe des temps, en 1936, sous le Front Populaire, Irène Joliot (fille de Marie Curie) devient la première « sous-secrétaire d’Etat à la Recherche Scientifique ». La mise au service de la Science allemande de l’armée hitlérienne, puis le gigantesque programme militaro-scientifique américain « Manhattan » ayant conduit à la première bombe atomique, ont définitivement installé la Science et ses applications dans le domaine politique.

Quelle allégorie pour le savant au 20 ème siècle

L’image du savant : de l’icone du « sauveur de l’Humanité, au Docteur Folamour ou à l’oncle Picsou ?

 Désormais, en raison des personnels et des équipements qu’elle nécessite, la recherche scientifique est devenue dépendante des financements publics, puis privés. On est passé en moins de 2 siècles, de Lavoisier établissant les fondements de la Chimie pendant ses loisirs et sur ses propres deniers, au CERN à Genève qui mobilise des milliers de chercheurs avec un budget annuel (hors construction) de 1,5 Milliard d’euros.

Dans un tel contexte, le soutien de l’opinion publique est devenu crucial, d’abord des électeurs qui peuvent élire des députés plus ou moins sensibles aux enjeux scientifiques ; mais aussi des donateurs privés comme dans le Téléthon pour la recherche médicale, dont le succès dépend de l’adhésion du public aux projets à financer.

Une conférence « Science et Opinion » a été présentée à l’Université permanente de Nantes, dans le cycle du mercredi 2018-2019. La version audio peut-être écoutée en regardant le fichier pdf ou le fichier Powerpoint des transparents présentés ce jour-là